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Résumé de Les machines à désir infernales du Dr. Hoffman :

Le Docteur Hoffman, un mystérieux savant fou, «attaque» la réalité d une ville d Amérique du Sud en y créant des illusions. Etrangement, au milieu du chaos et de la confusion qui règnent, Desiderio est le seul être insensible aux illusions déployées par l infâme docteur. Non pas qu il ne les voie pas, mais il y est profondément indifférent, comme en réalité à toutes choses. Tombé amoureux, en rêve, de la fille du docteur Hoffman, ce héros maussade reçoit pour mission de remonter la trace du docteur afin de sauver la ville, et, ce faisant, s embarque dans un voyage picaresque qui lui fera rencontrer des centaures, des peuplades plus ou moins barbares, avant de devenir membre d une troupe de carnaval itinérante puis d intégrer la suite d un comte lituanien et d échapper de peu à des cannibales.

Mon avis sur Les machines à désir infernales du Dr. Hoffman :

On a affaire ici à un roman plutôt curieux. Psychédélique, dérangeant, bizarre, absurde, mais combien poétique. Le ton est donné dès les premières pages. Voici un aperçu : "Des souvenirs du passé, enveloppés de draps, nous attendaient au pied du lit pour nous saluer et nous provoquer, et même s'il s'agissait souvent des souvenirs de quelqu'un d'autre, ils nous souhaitaient toujours le bonjour avec une familiarité troublante quand nous ouvrions nos yeux enchantés. Des enfants morts, en robe de chambre, nous appelaient en se frottant les yeux pour en chasser le sommeil et la poussière des tombes" (p. 24).

Le travail de traduction des Editions de l'Ogre, que je découvre en même temps que ce roman d'Angela Carter, est absolument excellente. J'ai retrouvé ce que j'avais aimé dans le recueil de nouvelles de la dame La compagnie des loups : une écriture fine, poétique, impactante par sa forme, mise au service d'un propos présentant plusieurs niveaux de lecture.

C'est dans un univers décadent et surréaliste que nous entraîne Angela Carter via son personnage principal Desiderio, le désiré, qui narre une série d'aventures qu'il a véçu au cours de sa jeunesse. Le livre m'a fait penser sous pas mal d'aspects à Alice au pays des merveilles. On pense également à certains films comme Le cabinet du Dr Caligari mais aussi à L'Imaginarium du docteur Parnassus.

Le roman se constitue de 8 chapitres : notre héros rencontre un peuple vivant sur l'eau des plus sournoisement accueillants, une troupe de cirque où les acrobates se démembrent pour mieux se rassembler ensuite, un Comte qui fait sans mal penser à un vampire dépassé à la sexualité débridée, des centaures dégénérés, etc. A travers ces rencontres mais aussi à travers certains personnages emblématiques (comme le Ministre de la ville, féru de mots croisés et garant de la sécurité-réalité de la ville, et le Dr. Hoffman, son opposé), Angela Carter nous questionne sur la Réalité, la Raison, l'Imaginaire, la Passion. Au-delà du combat entre ces deux entités, Angela Carter développe aussi un thème qui lui était cher également dans La compagnie des loups : la sexualité et, plus précisément, le désir. Ce désir qui fait le lien entre Réalité et Imaginaire.

Chaque rencontre faite par Desiderio est l'occasion de montrer des moeurs différentes, avec un focus sur la sexualité : pédophilie, viols, cannibalisme, zoophilie, SM, pour ne citer qu'eux. Selon moi, cette accumulation de déviances ne sont pas à prendre seulement en tant que telles. Je m'explique :  une des forces du roman est de proposer plusieurs niveaux de lecture possibles. Ainsi, le fait de malmener sexuellement ses personnages ne serait pas gratuit. Il pourrait s'agir des projections de notre société et notamment de la domination de l'homme sur la femme. D'ailleurs, la relation entre Albertina, qui n'est pas le seul personnage féminin du roman, notons-le, et Desiderio, en est l'écho.

Cette relation évolue : Albertina est d'abord la femme de qui le héros rêve, son idéal, le fantôme qui le guide et qu'il poursuit. Elle est ensuite la fille de l'ennemi. Puis elle s'incarne, elle prend vie, elle devient chaire et le héros n'aura de cesse de la désirer. Au fur et à mesure que son désir pour elle évolue, Albertina se présentera sous la forme d'une femme fragile qu'il faudrait protéger, d'une femme souffrante, d'une femme soumise, et enfin sous la figure du "généralissimo", la cheffe de guerre du Dr. Hoffman, ni plus ni moins que l'alter ego de Desiderio dans la Guerre de la Réalité. Dès qu'elle s'émancipe de l'image de la femme docile et soumise, le désir de Desiderio pour elle décline. Suspect, selon moi. Bon, moi je dis ça, je ne dis rien....

Je dois avouer qu'il m'a fallu plusieurs jours pour digérer le livre. Les trois premiers chapitres m'ont enchantée. J'ai ensuite trouvé les aventures et mésaventures sexuelles du héros plutôt redondantes et lassantes. Mais il s'agit tout de même d'une véritable performance lorsque l'on sait que Carter a écrit ce roman en deux mois. Car il recèle de créativités.

Je mettrai un dernier bémol pour les lecteurs.trices plutôt sensibles lorsqu'il s'agit de sexualité. Il est question dans ce roman d'une sexualité bestiale et dérangeante que l'on pourrait aussi qualifier de glauque (il y a du viol, de la pédophilie). Si l'oeuvre d'Angela Carter vous intéresse, commencez par La compagnie des loups. Le thème de la sexualité, propre à la dame, se retrouve sous une forme plus adoucie.

Poppy