Ombres

Résumé de Ombres :

Dix-neuf textes, dix-neuf personnalités. Dix-neuf voies issues de la nouvelle génération d'auteurs SFFF (Science-Fiction, Fantastique, Fantasy) qui se font le reflet de l'âme humaine. Chaque histoire révèle une facette de ce qui se tapit en chacun de nous, de beau, de terrible, de sordide ou simplement de banal. Oserez-vous affronter votre alter ego ? Laissez tomber les artifices et plongez votre regard dans ce miroir tendu. Qu'y verrez-vous ? ... Qui verrez-vous ?

 

Disponible par ici !

 

Mon avis sur Ombres :

Chroniquer une anthologie est toujours un casse-tête : parler de chaque nouvelle et pondre un texte sans fin que personne ne lira, ou donner un avis général, plus accessible mais bien moins complet ? La question est d'autant plus compliquée quand on parle d'une anthologie telle qu'Ombres où même les (rares) textes qui m'ont le moins parlé restent d'une excellente facture. J'opterai donc cette fois pour un détail complet, avec à chaque fois une phrase de résumé (parce que ça peut servir de savoir de quoi ça parle, accessoirement) sans spoiler et quelques lignes d'avis.

 

Monstres & Cie, de SILENCE : Une famille attend avec impatience la livraison du tout nouveau monstre qu’elle vient de s’acheter !

Une excellente entrée en matière, d'un auteur qu'on aimerait lire plus souvent et qui tape toujours juste. La narration nous entraîne dès le premier mot dans une ambiance conviviale et pourtant étrange. Il faut dire que de suivre une famille qui s'achète un monstre, un vrai !, ça n'arrive pas tous les jours. Il serait difficile d'en parler davantage sans gâcher la fin mais ce texte en surprendra plus d'un !

 

7 heures a disparu, de Catherine Robert : Difficile à résumer sans amoindrir le mystère et l’ambiance…Pour rester vague, on se penche ici sur une crainte universelle : la fuite du temps.

Ce texte-ci est un de mes petits préférés, étrange et angoissant à souhait. On joue sur une angoisse qui me parle beaucoup, il faut dire ; et le destin de ce personnage représente en soi l'un de mes pires cauchemars. En bonus, on finit une chute humoristique qui surprend tout en étant finalement on ne peut plus logique.

 

Aquariophilie, de Lester L. Gore : Un homme enquête sur l'étrange disparition d'un collègue excentrique...

Difficile d'en parler sans trop en dire ; on peut tout de même noter une ambiance sublime, digne d'un bon Lovecraft moderne, tout en efficacité et en étrangeté. L'auteur n'en est d'ailleurs pas à son premier essai ; on lui doit déjà d'autres recueils qui flirtent avec l'étrange, le mystère et l'effroi.

 

Claustrophobia, de Zaroff : Une femme tente de comprendre pourquoi son mari est devenu claustrophobe du jour au lendemain

Aussi court que mémorable, aussi simple que prenant, le fantastique se glisse tout en subtilité pour un résultat sobre et puissant. L'auteur m'avait habitué à des récits plus brutaux qui versaient dans le gore avec efficacité. Il prouve ici qu'il manie tout aussi bien les ambiances moins tachantes mais tout aussi angoissantes.

 

Tuer la mère, de Marie Latour : La relation toxique entre un fils et sa mère qui, décidément, ne se lasse pas de mourir

Un mot pour tout résumer : Wow ! Cette pépite est aussi drôle que glauque ; on suit avec plaisir cette relation toxique qui arrive à nous faire rire malgré une ambiance sinistre et des personnages particulièrement torturés, l'air de rien ! En bonus, on ne saura jamais si l'aspect surnaturel du récit est réel ou revient à une simple invention dans l'esprit malade du personnage central. Là encore, on tient une écrivain à suivre de près ; je le savais déjà mais cette nouvelle me le confirme à nouveau.

 

Corpus Christi, de Philippe Blähm : Une famille découvre une variante plutôt pragmatique de sa religion...

Le résumé n'est pas très parlant mais il serait difficile d'en dire plus sans tout spoiler de ce texte particulièrement court. J'avoue avoir été moins convaincu ici ; la faute à une thématique qui ne me parle pas, quand bien même elle est bien traitée. Malgré tout, l'idée est vraiment originale et j'apprécie son côté "4e dimension" vraiment bien mené.

 

Les masques de Carmina, de Henri Bé : À Carmina, des masques flottent la nuit au-dessus des marais; la légende veut que si on arrive à en "attraper" un pour le poser sur son visage, notre vie entière en sera métamorphosée...

J'adore ce concept de base, ces masques flottant comme des papillons. L'image et l'idée sont sublimes et, pour ne rien gâcher, la suite de l'histoire va crescendo, toujours dans cette ambiance de poésie noire qui me parle beaucoup. Il s'agit du genre d'histoires où on imaginerait facilement de nombreuses suites, tant l'univers entrevu semble intéressant. Mais on sait au fond qu'une suite amoindrirait tout l'impact de l'ambiance créée ici, entre fantasy et fable ; ce qui rend notre balade au cœur de Carmina d'autant plus précieuse.

 

Vo(i)lage, de Françoise Grenier-Droesch : Une bande de voyeurs, penchés à une fenêtre, dévorent des yeux l'habitante des lieux.

À nouveau, il serait difficile d'en dire plus : les auteurs des Ombres ont tous ce talent pour nous surprendre à un moment ou un autre de leur récit, si bien qu'il en devient difficile d'en parler tant on veut sauvegarder la surprise pour les futurs lecteurs.

Vo(i)lage est un texte original qui surprend beaucoup au début : on se demande parfois ce qui se passe vraiment, certaines actions nous paraissant étranges. Puis, tout s'explique soudain à quelques lignes de la fin et tout nous parait d'un coup tellement évident ! L'autrice nous sert là un super jeu de manipulation comme je les aime. Pour donner une idée, bien que les deux histoires n'aient aucun point commun, ce procédé me rappelle beaucoup l'excellent Malpertuis de Jean Ray.

 

Piratages, de Cancereugène : Où on s'immisce dans la tête d'un homme muet pour lui soutirer des informations capitales...

Un de mes gros coups de cœur (de cette anthologie mais aussi toutes nouvelles confondues) : un texte original, prenant, intense ; quelques lignes suffisent pour animer un personnage avec plus de force que certaines sagas complètes. C'est la 2e fois que je lis ce texte, et la 2e fois que je m’arrête en pleine lecture en me disant « Bordel, si je pouvais pondre quelque chose ne serait-ce que moitié aussi bon que ça… ».

 

Alice est morte, de Murphy Myers : Alice, trentenaire, visite la maison abandonnée de son enfance et remonte le fil de ses souvenirs.

On me répète à l’oreillette que m’auto-chroniquer serait une pratique partiale et malhonnête. Soit… Je me contenterai donc ici de renouveler mon plaisir de figurer dans un tel recueil avec une histoire qui me tenait particulièrement à cœur.

 

Who owns the night, de Dola Rosselet : Dans un Londres où la sorcellerie est une chose banale, une série de meurtres terrorise la population.

Une ambiance fantasy urbaine victorienne comme je les aime ; j’imaginerais sans mal une suite à cette histoire tant son univers me parait riche, mystérieux et intéressant. D’ailleurs, n’y-a-t-il pas déjà quelques textes reliés à celui-là dans le sac de cette autrice de talent ? Si oui, il me les faut absolument ! Entre légendes classiques remises au goût du jour et inventions de l'autrice elle-même, on plonge dans une ambiance tout simplement géniale.

 

L’arachnide de Tixchihuetzotl, de Addirittura Khelgacbo : Un chercheur nous raconte sa dernière découverte, pour le moins étonnante.

Une nouvelle immersion dans une ambiance Lovecraftienne en toute simplicité et efficacité. On peut regretter la brièveté du récit, plein de potentiel pour déployer un univers complet, mais c’est aussi ce qui fait son charme et son mystère : en dévoiler davantage aurait enlever à la puissance du récit.

 

La mort à mes pieds, de Sarah Buschmann : Un homme essaie d'accepter le cancer qui le ronge en se confiant à la tombe de sa mère, morte elle-même d'un cancer.

Piratages me fout des complexes d’écrivain, comme dit plus haut. La mort à mes pieds aussi ! Un personnage tragique et une relation par-delà la mort vraiment intense, servie par une narration précise et parfaite, sans fioritures inutiles. Le genre de texte que j’aimerais avoir écrit, et qui vous hante encore longtemps après sa lecture. Il s'agit d'un de mes 3 gros coups de cœur de cette anthologie.

 

30 centimes, de Steve Martins : Un homme, en manque de monnaie, parvient à s'acheter ses cigarettes de la semaine en promettant au buraliste de payer sa dette à son prochain passage.

Une dette de 30 centimes, c'est bien peu de chose, non ? C'est sans compter sur la logique impitoyable d'un auteur tel que Steve Martins. On revient ici à une ambiance 4e dimension (récurrente dans ce recueil, pour mon plus grand plaisir). Ici, l’absurde envahit le quotidien d’un personnage amoureux fou de sa routine de vie (point auquel je m’identifie totalement !). 30 centimes prouve qu’une idée simple et sans complication inutile peut donner un résultat renversant. J’ai adoré cette découverte d’un auteur qui, décidément, me surprendra toujours par la variété et la qualité de ses ambiances.

 

L’écrivain, de Ky' : Un écrivain lutte contre l'enfer de la page blanche... littéralement !

C'est l'un des textes les plus courts de l'anthologie, il serait donc difficile d'en parler sans trop en dire. On plonge dans un fantastique assumé qui parlera forcément à tous les auteurs : comment faire quand l'enfer de la page blanche est un enfer bien réel ? Les auteurs des Ombres aiment définitivement prendre certaines expressions et thématiques au pied de la lettre ; et le résultat est toujours plaisant à l'arrivée.

 

Trou de ver, de Renaud Bernard : Où les habitants d'un vaisseau spatial doivent provoquer un trou de ver pour sortir d'une zone dangereuse.

Un brin de SF qui varie les ambiances (il y avait déjà Piratages dans ce genre, mais ici on parle de hard SF). De la SF érotique, en plus ! Histoire de montrer que, même en arrivant vers ses dernières pages, Ombres nous réserve toujours des surprises. Si ce texte n’est pas mon préféré de la fournée, force est de constater qu’il se lit avec autant d’avidité et de plaisir que ses confrères. L'auteur est de ceux qui ne laissent aucun mot au hasard et qui construisent des univers complets avec une facilité déconcertante.

 

Le corbillard rose, de Jean-Marc Mouiller : Et si le nouveau livre Oui-Oui que vous achetez à votre enfant provoquait sa mort ?

3e gros coup de cœur avec ce texte au narrateur parfait et à l’ambiance subtile et sinistre. La fin se dessine un peu en avance et retire un peu de la surprise finale mais, franchement, peu importe : le concept est là, original et prenant ; le personnage est là, plus vrai que nature ; l’ambiance est là : glaçante et pourtant minimaliste quant aux horreurs décrites. J’ai eu une petite pensée pour Candle cove, une Creepypasta que j’adore (peut-être ma préférée), mais Le corbillard rose possède sa propre aura, à la fois innocente et dérangeante, que je ne manquerais pas de savourer lors de futures relectures.

 

Tranches de vie, d'Edith Perro : Un monde où le don d'organes devient la norme... jusqu'à l'extrême.

Vous reprendrez bien un peu de SF ? Ici, entre anticipation et fable sociale, on découvre un nouveau monde glaçant. Le don d'organes est une excellente chose et on pourrait penser qu'un monde qui privilégie cette pratique ne peut qu'aller vers le meilleur. C'est sans compter sur l'autrice de talent qu'est Edith Perro ! On plonge ici au cœur d'un monde noir, corrompu, dominé par les intérêts des plus forts, qui broie ceux qui ne sont pas de taille. On me dit dans l'oreillette qu'un tel monde existe déjà et s'appelle "Réalité". Tranches de vie dépeint tout de même un monde unique en son genre, volontairement caricatural mais pourtant si réaliste ; et c'est justement ce qui le rend si puissant.

 

Le vieux Roger, de Florence Barrier : Où on suit ce cher vieux Roger, voisin détestable à souhait, qui commence l'inspection de son immeuble comme chaque soir...

On finit sur un excellent texte, qui surprend de prime abord : comédie cynique sur un personnage aussi drôle que haïssable, on en vient à se demander quand l'histoire va glisser dans l'imaginaire, et par quel biais (fantastique ? SF ? horreur ?). On finit par comprendre où l'autrice veut nous mener et on commence à sourire, non plus à cause de cet abject personnage (qu'on plaindrait presque, malgré tout ; le mot important ici étant "presque"), mais parce qu'on entrevoit comment le texte va finir. Et malgré ça, quand on arrive à la dernière ligne, on ne peut s'empêcher de rire face à l'ironie de la situation. Ce vieux Roger restera dans ma mémoire, ça c'est certain !

 

On l'aura compris, Ombres est un véritable coup de cœur, sans doute la première anthologie qui place la barre aussi haut (en temps normal, il y a quelques textes excellents et une grande majorité de bons textes qui ne me marquent pas forcément sur la longueur ; ici, c'est l'inverse). Il faut dire que les éditeurs ont pu piocher dans le meilleur de chaque auteur et que l'objet livre en lui-même a été conçu avec autant de soins. Je précise enfin que, si je connais virtuellement la plupart des auteurs de cette anthologie, cela n'a aucune influence sur mon avis : si je n'avais pas vraiment aimé, j'aurais pu m'abstenir de faire ma chronique, tout simplement. De même, si je n'avais pas tant à dire sur chaque texte, je vous aurais évité un tel pavé qui détaille une à une chaque nouvelle. En bref, Ombres est l'une de mes meilleures lectures 2018 et j'attends avec impatience la prochaine sortie d'Elyranthe !

 

Murphy