dictature

En littérature comme ailleurs, il est de bon ton d'acclamer certaines oeuvres et de nier farouchement en avoir lu d'autres. Tout dépend de l'image, de la réputation qu'a cette oeuvre...Et je trouve ça vraiment usant, d'où le présent article. Mais prenons plutôt un exemple concret pour aller au but :

Des années que j'y pense et voilà enfin que j'ouvre un Proust ! Du côté de chez Swann, classique chez les classiques, encensé partout. Sur le thème de la mémoire, de la vie qui défile, on se fait vite l'image d'un monument littéraire, de quelque chose de renversant qui va nous apprendre les secrets de la vie, dont on ne reviendra pas indemne... Et dans un sens, c'est vrai ; mais pas dans le bon sens du tout.

Les phrases interminables et "ampoulées" ne m'ont presque pas dérangé. Je me suis souvent demandé l'intérêt de la plupart d'entre elles mais je m'y suis retrouvé malgré tout. Non, c'est le contenu des phrases qui m'a posé problème : des actions rarement intéressantes, étirées à l'extrême. Comme si l'auteur aimait "se voir écrire". Alors oui, on sent quand même une certaine poésie derrière tout ça, des idées et métaphores sympathiques. Mais où est passé le monument colossal qu'on me promettait ?

Ce qui m'amène enfin à mon propos (Proust n'est pas le seul amoureux des digressions ^^ ) : pourquoi cette dictature du bon goût en littérature ? Parce qu'il y en a bel et bien une. Allez dire que vous n'aimez pas Proust sans armure, vous n'en reviendrez pas vivant ! Les rares commentaires qui s'y osent sont tous craintifs : "Ne m'abattez pas, s'il vous plait", "J'ai essayé, vraiment", pire encore "J'aurais aimé aimer Proust" ! Quelle meilleure preuve de cette dictature ? Ceux qui n'aiment pas se réduisent eux-mêmes au silence ; les rares qui parlent le font avec mille précautions et tous gardent en bouche cette culpabilité et ce regret insensés : J'aurais aimé aimer.

Quand je referme un livre lambda que je n'ai pas aimé, je l'oublie, point. Pour les meilleurs d'entre eux, j'en garde quelques souvenirs, j'admets quelques qualités. Mais regretter de ne pas avoir aimé tel ou tel livre, je n'ai rencontré ce cas de figure qu'avec les "grands classiques de la littérature". Pourquoi ? Parce que toute personne douée de raison, d'intelligence et de bout goût devrait aimer. C'est exactement l'idée que tout le monde véhicule.

Pire encore ! Si j'ose dire que Proust n'écrit pas si bien que ça, on me crucifiera sur place. Et pourtant, c'est bel et bien mon ressenti : derrière les belles idées et les belles métaphores, je vois des phrases mal gérées (là encore, qu'elles soient trop longues n'y est pour rien ; d'autres auteurs comme Lovecraft nous abreuvent de discours interminables et le font très bien). Au-delà de ce style imparfait, l'histoire elle-même n'a rien de bien passionnant. Des préoccupations égocentriques et sans réels enjeux, des personnages trop froids ou à l'inverse trop pleurnichards. 50 pages pour aller se coucher sans maman, "seulement" 4 pour décrire le plaisir de manger une madeleine... En fait, le mot qui me vient à l'esprit est "vide". Un auteur qui peut avoir du talent mais qui le met au service du vide, d'une histoire vide.

Je ne m'excuserai pas de ne pas avoir aimé Proust, pour ma part. Mon seul regret est que chaque lecteur dans mon cas se sente obligé de se justifier ou de s'excuser de ne pas avoir aimé. Et pour achever un dernier préjugé : je vous assure que, malgré mon avis négatif sur Proust, je suis toujours propriétaire d'un cerveau (Si, si, je vous jure !).

Et vous, quel monument littéraire osez-vous ne pas aimer ?